CHAPITRE QUARANTE-TROIS
Aldona Anisimovna, vautrée sur un confortable fauteuil, les yeux fermés, n’écoutait pas simplement les phrases musicales hantées qui emplissaient le petit compartiment luxueusement meublé : elle les absorbait, comme si sa peau n’avait été qu’un immense récepteur.
C’était étrange, se disait-elle, rêveuse. De tous les compositeurs de la Galaxie, son préféré était un Manticorien. Un Sphinxien, pour être précis. Elle n’avait jamais vraiment compris pourquoi les écheveaux mélodiques d’Hammerwell lui parlaient aussi intensément, mais c’était le cas et, à certains moments, elle en avait besoin. Besoin de se laisser dériver sur la musique, de se vider de pensées, de conspirations et de projets.
De culpabilité.
Ne sois pas bête, lui reprocha une fois de plus la part d’elle-même qui n’était pas emplie du chant des bois et de la subtile interaction entre cuivres et cordes. Tu es ici dans le cadre d’une stratégie devant provoquer une guerre qui tuera des millions – sans doute même des milliards – de gens et tu te reproches d’en avoir buté quarante mille ? Tu arrives un peu tard à cette fête-là, non, Aldona ? Ça n’avait pas l’air de t’inquiéter beaucoup pendant les préparatifs.
Non, en effet. Mais elle envisageait alors cet acte comme une stratégie abstraite, un élément d’une manipulation géniale et minutieuse, du grand dessein qui verrait la plus grande, la plus puissante entité politique de l’histoire humaine danser au son de la flûte de l’Alignement mesan. De ce point de vue, ç’avait été… palpitant. Exaltant. Jouer le Grand Jeu à des hauteurs aussi stratosphériques, pour des enjeux aussi inimaginables, apportait une ivresse pareille à celle d’une drogue puissante. C’était une sorte de compulsion, l’impression de prendre l’univers tout entier à la gorge entre des mains quasi divines et de le plier à sa volonté.
Pas étonnant qu’Albrecht soit fasciné par la mythologie, songea-t-elle. Il affirme que c’est pour ne pas oublier les erreurs commises par les dieux antiques, trop convaincus de leur pouvoir et trop jaloux de leurs prérogatives. Mesquins et capricieux. Peu enclins à travailler ensemble. Étant donné ce que nous voulons accomplir, il a raison : nous ne devons vraiment pas oublier les dangers qu’il y a à se convaincre qu’on est un dieu. Je suis sûre que tout ça est vrai… mais, en fait, il pense surtout à Prométhée. Oser voler le feu interdit, lever la main – la nôtre – contre l’ordre établi dans la Galaxie et le contraindre à changer.
Vus sur pareille échelle, les hommes, femmes et enfants ayant trouvé la mort à bord de Giselle étaient insignifiants. Ces pertes seraient absorbées dès qu’on arrondirait les chiffres, quand les statisticiens comptabiliseraient le coût de la vision magnifique de l’Alignement.
Mais ce ne serait qu’après la victoire, et on n’en était pas encore là. À présent, ces décès étaient frais, immédiats… et siens. Ils n’étaient pas une conséquence de sa stratégie à des dizaines d’intermédiaires de distance : elle les avait ordonnés, orchestrés. Ce n’était pas une Nordbrandt à laquelle on fournissait des armes par des canaux dont on pouvait nier l’existence. C’était Aldona Anisimovna en personne qui commandait.
Elle s’en remettrait. Elle le savait déjà, bien qu’elle voulût en partie feindre le contraire. Feindre d’avoir un vrai fonds d’innocence qui se révolterait dans les prochaines circonstances du même type. Toutefois, elle se connaissait trop bien pour se tromper très longtemps, aussi n’essaya-t-elle même pas. Elle se contenta de rester calée au fond de son siège, à bord du « yacht » princier, équipé de la propulsion-éclair, qui l’avait amenée en Nouvelle-Toscane, et elle laissa la musique l’emplir.
« De mieux en mieux, vraiment », fit Lorcan Verrochio, maussade.
Assis, les coudes sur la table de la terrasse, il contemplait Mont-des-Pins. Une chope de bière à moitié vide reposait devant lui, avec les restes d’un sandwich Reuben, d’une part de frites et d’une salade composée. Hongbo Junyan, qui venait d’arriver, avait déjà déjeuné, aussi se contentait-il de siroter un thé glacé.
« Ce n’est pas comme si c’était une grosse surprise, Lorcan, remarqua le vice-commissaire. Qu’un événement comme celui-là se produise au moment… opportun a toujours fait partie du projet. »
Verrochio lui lança un regard un peu mauvais, mais Hongbo se contenta de hausser les épaules. Discuter d’un tel sujet sur une terrasse ouverte, sans la protection des systèmes antiécoutes dont était équipé le bureau du commissaire, constituait un risque modéré. Si le pot aux roses n’était pas découvert, toutefois, cela n’aurait pas d’importance. Et, s’il l’était un jour, il y avait déjà tant de conneries compromettantes dans divers dossiers, à la disposition de tout enquêteur vaguement compétent, qu’un enregistrement de cette conversation n’en aurait pas non plus.
Verrochio considéra encore son subordonné avec réprobation durant quelques secondes puis parut se faire la même réflexion et tendit la main vers sa bière. Il en but une longue gorgée, la reposa sur la table et regarda Hongbo d’un œil un peu moins acerbe.
« À quel point pensez-vous que l’explosion de ce cargo soit accidentelle ? demanda-t-il.
— À peu près autant que vous, répondit Hongbo avec un sourire dépourvu d’humour.
— C’est bien ce que je pensais, fit Verrochio en grimaçant. Ce projet était bien plus attrayant quand toutes ces conneries étaient encore dans l’avenir, vous savez.
— Quoi qu’il arrive à partir de maintenant, nous avons les mains propres. » Hongbo agita sa tasse de thé. « Byng est parti se mettre tranquillement entre les mains de quelqu’un d’autre et tout ce que nous avons à faire, désormais, c’est répondre aux demandes qu’il nous fera. Après tout, c’est lui qui est sur les lieux, non ? Et c’est un amiral de la Flotte de guerre. Étant donné son attitude, je ne crois pas qu’Anisimovna ait beaucoup de mal à le manipuler pour qu’il commette les actes et envoie les demandes de renforts qu’elle désire. Nous, nous n’aurons qu’à lui donner ce qu’il demandera et à regarder les Manties couler à pic.
— Vous croyez que c’est Anisimovna qui se trouve en Nouvelle-Toscane ?
— Personne ne me l’a affirmé, admit Hongbo, mais je pense que oui. Elle avait l’air mêlée de près à l’opération Monica et, si je cherchais quelqu’un à envoyer, je choisirais sans doute une personne raisonnablement familière de l’amas.
— Votre ami Ottweiler ne vous en a pas informé ?
— Vous le connaissez aussi bien que moi, Lorcan, déclara doucement Hongbo, quoique ce ne fût pas tout à fait vrai. Et, je l’ai déjà dit, personne ne m’a affirmé que c’est elle qui mène la danse. Je serais juste surpris du contraire. Encore que ça puisse être Bardasano.
— Sacré duo, marmonna Verrochio, avant de s’autoriser un sourire en coin. Elles ont joué de moi comme d’un violon avant Monica. Je peux bien l’admettre. Alors, si une des deux – voire les deux, Dieu nous préserve ! – est à l’autre bout de la présente opération, vous avez sûrement raison en ce qui concerne Byng : il fera ce qu’elles voudront. On devrait donc réfléchir à ce que, nous, il nous faudra sans doute faire, non ?
— J’y ai déjà réfléchi, à dire vrai, répondit Hongbo, sans préciser qu’une partie de ses réflexions reposait sur les directives de Valéry Ottweiler. Le plus raisonnable, à tous points de vue, est de transmettre ce message en Macintosh pour l’information de l’amiral Crandall. Cette dame n’est pas du tout à vos ordres mais, puisque l’amiral Byng est déjà parti pour la Nouvelle-Toscane – de sa propre autorité, bien sûr, même si, en tant que gouverneur local de la Sécurité aux frontières, vous avez admis que nous devions nous fier à son jugement –, il serait prudent et courtois de votre part d’informer l’autre officier de la Flotte de guerre cantonné dans la région de ses mouvements et de la détérioration croissante des relations entre Manticore et la Nouvelle-Toscane.
— Et que croyez-vous qu’elle fera quand nous lui communiquerons ce petit détail ?
— Ça dépendra de sa personnalité », dit le vice-commissaire. Et des instructions qu’elle aura reçues de Manpower, prit-il bien soin de ne pas ajouter à haute voix. « Il est possible qu’elle se dirige elle-même vers la Nouvelle-Toscane, encore que je n’estime pas cela probable. Vous voulez savoir ce que je pense vraiment ?
— C’est pour ça que je posais la question, répondit Verrochio, un peu sarcastique.
— Je pense qu’elle a de grandes chances de déplacer les vaisseaux sous ses ordres de Macintosh en Meyers. Nous n’avons pas les moyens d’entretenir sa force d’intervention mais Macintosh non plus, et son déploiement est avant tout censé tester la capacité de la Flotte à subvenir à ses besoins sans soutien local. En outre, Meyers est notre centre administratif, aussi y disposerait-elle des meilleures communications. C’est ici que les messages de Byng les plus récents seront adressés, et c’est ici que l’amiral Nelson est censé retenir le reste des croiseurs de combat de Byng. Compte tenu de tous ces facteurs, je ne vois vraiment pas où elle pourrait aller ailleurs.
— Fabuleux. » Verrochio but encore un peu de bière puis haussa les épaules. « Je commence à me sentir tout à fait inutile mais je suppose que vous avez raison. Allez, demandez au centre de communications de lui faire passer l’information. »
« Une idée de dernière minute ? demanda tranquillement Michelle Henke en explorant du regard le pont d’état-major frais et à l’éclairage tamisé du HMS Artémis. Une suggestion ? »
Cynthia Lecter opéra son propre examen du reste de l’état-major puis se retourna vers l’amiral et secoua la tête.
« Non, madame », dit-elle au nom de tous.
Michelle hocha la tête. Elle ne s’était pas vraiment attendue à des suggestions, quoique cela ne l’eût pas empêchée de passer la nuit précédente à se faire du souci. Elle se demandait souvent comment Honor pouvait paraître aussi calme avant d’entamer une opération importante. Elle-même s’était rongé les sangs avant chacune des batailles de la Huitième Force, au sein de laquelle elle n’était toutefois qu’un commandant secondaire. Telle était, elle s’en apercevait, une des raisons pour lesquelles elle n’avait pas joué le jeu des relations afin d’atteindre plus tôt le rang d’officier général. Sa haine du népotisme avait été le composant principal de sa résistance mais elle savait à présent qu’un autre facteur était entré en jeu. Un facteur qui était presque – mais pas tout à fait – une forme de lâcheté.
Michelle Henke admirait énormément Honor Harrington mais elle n’était pas Honor, elle le savait. Sa personnalité bien moins complexe n’était pas accablée par les conflits intérieurs qui constituaient une telle part de celle d’Honor. Pour dire la vérité, elle avait toujours été plus… directe. Plus en noir et blanc, moins encline à sympathiser avec l’ennemi ou à se torturer des conséquences de ses actes sur ce dernier. Le concept de « nous » et « eux » ne la dérangeait pas, et elle n’aimait pas les ambiguïtés susceptibles de brouiller et embrouiller ses décisions.
En tant que commandant et même officier général de fraîche date, cela l’avait toujours bien servie. Elle ne s’était préoccupée que du rôle de son vaisseau ou de son escadre dans une opération préparée et coordonnée par quelqu’un d’autre, qui en serait au bout du compte responsable. Mais ce n’était pas le cas cette fois-ci. Non, cette fois-ci, la responsabilité suprême était sienne, seulement sienne. Et, en dépit de la taille assez réduite des forces en présence, les enjeux étaient sans doute – non : sûrement – aussi élevés que ceux pour lesquels avait jamais joué Honor.
Sois honnête, ma fille, se dit-elle, contrariée. C’est ça qui te flanque vraiment les jetons. Tu n’as pas peur d’être tuée. En tout cas, ça ne te terrifie pas. Ce qui te fait vraiment peur, c’est que toi, personnellement – toi, Michelle Henke, pas la Flotte royale –, tu risques de tout foutre en l’air. Que la tâche ne soit pas appropriée pour une femme qui préfère les tuer tous et laisser Dieu reconnaître les siens, autant qu’un connard comme Byng puisse mériter la mort. Que le Royaume stellaire risque de se retrouver à défendre sa vie contre la Ligue solarienne parce que la mauvaise femme se trouvait au mauvais endroit et qu’elle a déconné à pleins tubes.
Oui, c’est exactement ce qui me fait peur, se répondit-elle, et ça n’a rien d’étonnant. J’ai signé pour chasser les pirates, pour livrer des batailles, pour défendre ma nation stellaire. Je ne m’attendais pas à ce qu’on me dépose un truc pareil sur les épaules.
Eh bien c’est fait, reprit la première voix, encore plus contrariée. Aux dernières nouvelles, c’est justifié par le béret noir sur ta tête. Alors, sauf si tu veux admettre que c’est trop compliqué pour la petite chose que tu es et rendre le joli chapeau, je pense qu’il ne te reste qu’à prendre tes marques et à te mettre au boulot. Et, tant que tu y seras, tâche au moins de limiter le nombre de morts, d’accord ?
« Bien, puisque personne ne semble avoir repéré de t sans barre ni de i sans point, on ferait mieux de s’y mettre », conclut calmement la comtesse du Pic-d’Or.
Pour la première fois de sa carrière, Josef Byng apparut sur son pont d’état-major sans sa tunique d’uniforme. S’il se sentait déplacé en manches de chemise, c’était en lui une impression lointaine et négligeable lorsqu’il franchit presque au pas de course l’écoutille du pont et s’arrêta dans une glissade, les yeux fixés sur le répétiteur principal.
Karlotte Thimár et Ingeborg Aberu étudiaient les informations plus détaillées que le CO transmettait à la console de l’officier opérationnel. Le reste de l’état-major était également présent, en dehors du capitaine Vladislava Jenkins, l’officier logistique, qui se trouvait à bord du VFS Débrouillard pour régler avec le capitaine Sharon Yang certains problèmes de pièces détachées du croiseur de combat.
« Qu’avons-nous sur eux ? demanda Byng, les yeux fixés sur les icônes qui arrivaient de l’hyperlimite du système.
— Pas grand-chose, monsieur, répondit Aberu, maussade, en se redressant pour lui faire face. Tout ce que nous savons, c’est que nous avons dix-neuf sources. On dirait que cinq d’entre elles sont bien plus petites que les autres – sans doute des contre-torpilleurs ou des croiseurs légers. On piste en ce moment leurs signatures d’impulseurs, monsieur, et je suppose que les contacts les plus volumineux sont des croiseurs de combat. Compte tenu des circonstances, je pense qu’on doit supposer que ce sont des Manties. »
L’amiral hocha la tête, comme distrait, mais Aberu n’en avait pas tout à fait fini. Elle se racla la gorge pour attirer son attention.
« Leur vélocité actuelle par rapport à la primaire est d’environ six mille km/s, monsieur, dit-elle lorsqu’elle sut en disposer, mais leur accélération est de tout juste six km/s2.
— Qu’est-ce que vous dites ? renvoya-t-il sèchement.
— Six kilomètres par seconde par seconde, monsieur, répéta Aberu, encore plus soucieuse. Soit un virgule trois km/s2 de plus que ce qu’ils nous ont montré en Monica. Disons une différence de vingt-huit pour cent.
— Ils doivent foncer au maximum de la puissance militaire, monsieur », intervint Thimár. Byng se tourna sèchement vers elle. « Ça fait plus de six cents gravités, continua le chef d’état-major. Pour maintenir une telle accélération, ils font fatalement chauffer leurs compensateurs. »
Son supérieur la fixa durant plusieurs secondes puis hocha la tête. Elle avait forcément raison. Il ne voyait pas pourquoi les Manties useraient de leur accélération maximale, au risque de provoquer une panne de compensateur et la mort de tout l’équipage concerné. Toutefois, un vaisseau solarien de pareil tonnage aurait une accélération maximum de moins de quatre cent cinquante gravités. Celle du sien était d’ailleurs de moins de quatre cent quatre-vingt-dix gravités, bien qu’il ne fût pas à moitié aussi massif. Et si les Manties n’avaient pas poussé leur compensation à fond, s’ils disposaient encore d’une réserve d’accélération…
Le fantôme du mémo ridicule de cet insupportable petit lieutenant clignota dans un coin de sa tête, mais il le chassa avec irritation pour se concentrer sur les détails concrets importants.
« Ils semblent donc être un peu plus rapides que prévu, observa-t-il, aussi calme que possible, avant de s’adresser à Aberu. Quel trajet prédisez-vous à nos vifs amis, Ingeborg ?
— Étant donné leur trajectoire, à ce taux d’accélération, et en supposant une interception zéro-zéro avec la Nouvelle-Toscane, ils seront ici dans deux heures et cinquante-cinq minutes, monsieur. C’est à peu près tout ce qu’on a.
— Je vois. » Byng hocha à nouveau la tête, s’efforçant de garder l’air simplement pensif, puis il jeta un coup d’œil à son officier des communications.
« Combien de temps avant que nous ne puissions entendre quelque chose de leur part, Willard ?
— Ils ont opéré la translation il y a un peu plus de six minutes, monsieur, répondit le capitaine MaCuill, et se trouvent actuellement à dix virgule six minutes-lumière de nous, donc il faudra encore au moins trois ou quatre minutes.
— Je vois. »
Byng croisa les mains derrière le dos et s’obligea à prendre une inspiration profonde, apaisante. Pas plus qu’Aberu, il ne doutait de ce qu’étaient ces icônes, bien qu’il n’imaginât pas ce que les Manties pouvaient faire ici si tôt. En outre, il l’admettait en son for intérieur, leur accélération était… inquiétante. Elle impliquait qu’ils pouvaient lui réserver d’autres surprises, une perspective qui ne lui plaisait nullement.
Surtout si ça donne des munitions supplémentaires à Mizawa, murmura une petite voix.
Il repoussa cette pensée, quoique pas aussi aisément qu’il l’eût aimé, et reporta son attention sur le problème en cours. Manties ou pas, cette hâte inconvenante de sa part n’était pas justifiée, se dit-il, sévère, gagné par le regret lorsqu’il se rendit compte à quel point son arrivée en trombe sur le pont avait souligné sa tension.
« Qu’on aille dans ma cabine demander ma tunique à mon intendant, Karlotte. » Il prit un ton humoristique, comme amusé de sa propre précipitation, et sourit à son chef d’état-major. « Si nous disposons de quelques minutes avant de pouvoir leur parler, autant que je sois correctement vêtu pour l’occasion. »
« Oh, merde ! » lâcha Maxime Vézien, sans élever la voix mais avec une intensité venue du fond du cœur, en contemplant l’image de Nicolas Pélisard sur l’écran. Il s’était attendu à une réaction musclée de Manticore mais pas à une force du gabarit de celle qu’on venait de détecter. En outre, nul n’avait prévu une visite aussi rapide.
« Comment diable sont-ils arrivés aussi vite ? demanda Alesta Cardot. Et, d’ailleurs, qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ça fait à peine trois semaines et personne n’a quitté le système, à part deux vaisseaux marchands, pas des messagers. Comment pourraient-ils seulement savoir ce qui s’est passé ici ? »
Les yeux de Vézien dérivèrent vers la zone de l’écran de conférence où apparaissait le ministre des Affaires étrangères, qui venait de formuler sa propre question muette. Puis il retourna à Pélisard.
« C’est une excellente question, Nicolas, dit-il. Quelqu’un, au ministère de la Guerre, aurait-il une suggestion à cet égard ? »
Le ministre grimaça. Sur la défensive – et furieux, soupçonna Vézien –, il commença à balbutier une réponse hâtive puis s’interrompit et se reprit : « À en juger par le temps écoulé, leur commodore Chatterjee avait dû déployer au moins un autre vaisseau. Évidemment, nous n’avions pas repéré d’empreinte hyper supplémentaire lors de leur translation en espace normal, sinon nous l’aurions signalée. Si vous vous rappelez bien, je répète depuis un moment que nos plateformes ont besoin d’être améliorées. »
Comme Pélisard marquait une pause, Vézien parvint à ne pas faire la moue. Même en un moment pareil, il était inévitable que chacun cherchât à se couvrir, aussi se contenta-t-il de hocher la tête.
« Cela dit, c’est la seule explication, reprit son interlocuteur. Ils savent exactement ce qui s’est produit et ils ont dû faire partir cette force d’intervention de Fuseau à l’instant même où ils ont appris la nouvelle. »
Ce qui suggère qu’ils ne sont pas juste là pour dire bonjour, songea le Premier ministre sans enthousiasme. On ne dépêche pas une force de cette envergure aussi vite si on n’est pas prêt à aller au paquet. Et si c’est l’état d’esprit des Manties…
Ses yeux filèrent vers le coin de l’écran où apparaissait Damien Dusserre. Le ministre de la Sécurité n’avait pas prononcé un mot, mais Vézien savait exactement ce qu’il pensait.
Et il a raison. Il est fort heureux que nous n’ayons pas encore fabriqué cette fameuse « trace de missile » au bénéfice de Byng. Les Manties seront déjà furieux contre nous mais, s’ils nous jugent impliqués à ce point-là avec les Solariens…
« Je suis d’accord avec vous, dit-il à Pélisard. Et je crois que, quoi que les Manties veuillent dire aux Solariens, nous allons rester en dehors. Je veux que vous mettiez illico hors service toutes nos unités militaires, Nicolas. Agissez sur mon autorité et sans délai. Je vous obtiendrai la directive présidentielle officielle d’Alain dès que possible mais ne faisons rien qui pourrait seulement faire envisager aux Manties de nous prendre pour cible. » Le ministre de la Guerre acquiesça, son visage exprimant un inextricable mélange d’accord, de chagrin, de colère, de peur et d’humiliation devant l’impuissance de ses vaisseaux et de son personnel, totalement surclassés dans une telle bataille de titans à venir.
« Et pendant que Nicolas s’occupe de ça, Alesta, continua Vézien en se tournant vers le ministre des Affaires étrangères, réfléchissez donc au meilleur moyen d’assurer aux Manties que tout ce que nous voulons, nous, c’est déterminer ce qui s’est exactement passé ici. Et de les convaincre sans équivoque que nous n’avons pris absolument aucune part à la décision de cet imbécile de Byng d’ouvrir le feu ! »
« Est-ce que nous recevons quelque chose, Dominica ? demanda Michelle.
— Oui, madame, répondit le capitaine Adenauer en souriant et en désignant de la tête le capitaine de corvette assis près d’elle, à la console. Max détecte les plateformes laissées ici par le capitaine Kaplan.
— Remarquable. » L’amiral rendit son sourire à l’officier opérationnel puis se tourna vers Maxwell Tersteeg. « Dites-moi donc ce que vous savez, Max.
— Bien, madame. »
L’OGE tapa une série d’instructions. Un schéma détaillé des planètes du système de Nouvelle-Toscane, ainsi que de l’espace qui les entourait, apparut sur le répétiteur principal. Il s’enfla en zoomant sur la planète la Nouvelle-Toscane elle-même. Ses deux lunes dominaient l’espace environnant quoique ce même volume fût moucheté d’icônes de vaisseaux marchands en orbite de garage ou de navettes industrielles allant et venant entre des bases spatiales orbitales. D’autres icônes, vives, colorées selon la classe et entourées des cercles rouge sang indiquant l’hostilité, figuraient des vaisseaux de guerre.
« En gros, il n’y a pas de changement, madame, continua Tersteeg. Nous avons ces trois contre-torpilleurs, ici… (un cercle de démonstration vert enferma trois des icônes) qui ont changé d’orbite. Ils sont à environ onze cents kilomètres vers l’extérieur, bien en avant du reste de leur formation. On dirait qu’ils se sont déplacés à l’endroit où les vaisseaux du Commodore Chatterjee ont été détruits, peut-être pour une mission de recherche et de sauvetage. En dehors de ça, pour autant que je puisse le constater, rien n’a bougé.
— Vous identifiez le vaisseau amiral de Byng ?
— Oui, madame. J’ai eu une bonne lecture de sa signature énergétique en Monica. À moins qu’il n’ait changé de vaisseau amiral, c’est lui, juste ici. »
Un point vert désigna l’icône orangée bordée d’or d’un croiseur de combat. Trois symboles identiques identifiaient de tels bâtiments pouvant servir de vaisseau amiral, mais Tersteeg paraissait sûr d’avoir repéré le bon.
« Bien, fit Michelle. Quel est le statut de leurs impulseurs ?
— Difficile de l’affirmer, madame, admit Tersteeg. Le capitaine Kaplan n’a pas voulu laisser ses capteurs trop près, donc nous sommes encore un peu loin pour avoir une certitude. À ce que je vois, toutefois, ils ne sont pas branchés.
— Bien, répéta l’amiral en lui tapotant l’épaule. Tenez-moi au courant de tout changement.
— Bien sûr, madame. »
Michelle hocha la tête et regagna son fauteuil. Laisser sur place les plateformes Cavalier fantôme furtives venait d’être amplement justifié, malgré les réserves qu’elle avait entretenues quant à cette décision de Naomi Kaplan lorsqu’elle l’avait apprise. Les Cavaliers fantômes représentaient un des plus grands avantages de la FRM : l’idée de voir la Ligue solarienne s’en emparer et en reproduire la technologie n’avait rien eu de réconfortant. Même alors, toutefois, elle avait estimé que Kaplan avait bien fait. Les plateformes étaient équipées de tous les systèmes d’autodestruction et de blocage qu’avaient pu leur incorporer les services de recherche et développement, donc la Flotte en général et Michelle Henke en particulier s’inquiétaient sans doute plus que nécessaire de les voir compromises par une simple capture. Elles avaient été fabriquées pour servir, Michelle ne concevait pas de meilleur endroit où les utiliser, et les chances pour que quiconque parvînt à en localiser une, sans parler de la récupérer pour l’étudier sans que sa charge explosive incorporée ne la détruise, étaient infimes. Les inquiétudes de l’amiral avaient donc été trop insignifiantes pour l’empêcher d’approuver fermement la décision de Kaplan dans ses dépêches à l’Amirauté.
Une décision qui se révélait aussi bonne que Michelle l’avait estimée. En mode passif, sans propulsion, ainsi qu’on les avait laissées, leur endurance dépassait de beaucoup les vingt-trois jours T écoulés depuis la destruction des contre-torpilleurs de Chatterjee. À présent, en réaction à des codes correctement identifiés, elles étaient de nouveau bien réveillées et rapportaient fidèlement par transmission discontinue – ce qui, à cette distance, revenait à une transmission en temps réel – tout ce qu’elles avaient vu durant ces trois semaines T.
Je sais donc où vous êtes, amiral Byng, songea froidement Michelle. C’est parfait. Si je dois tuer des gens, j’aime autant que le connard responsable de tout ça figure sur ma petite liste le moment venu.
« Qu’est-ce que vous en dites, madame ? » demanda très doucement Gladys Molyneux. Le poste de combat de l’enseigne de première classe était la défense antimissile, ce qui la mettait au côté d’Abigail. Cette dernière, en dépit du silence tendu qui régnait sur la passerelle du Tristan, doutait que quiconque eût entendu cette question nerveuse.
« Il est encore un peu tôt pour en dire quoi que ce soit, Gladys », répondit-elle sur le même ton, avec un léger sourire. Elle vit la confiance revenir en Molyneux, effet du sourire en question, puis elle secoua la tête. « Ce que je peux affirmer, continua-t-elle, c’est que si ces gens-là… (elle désigna de la tête les icônes des croiseurs de combat solariens en orbite) avaient la moindre idée des capacités de notre force d’intervention, ils seraient encore bien plus nerveux que nous en ce moment. »
Elle sourit à nouveau, mais c’était cette fois un sourire froid et cruel.
Notre Père l’Église dit que la vengeance appartient à Dieu, se rappela-t-elle, et je le crois. Mais je crois aussi qu’il peut choisir à sa guise l’instrument de cette vengeance. Et, en ce moment précis, je ne me sens pas très miséricordieuse, Gladys.
« Le capitaine Mizawa désire vous parler, monsieur. »
Josef Byng s’immobilisa en enfilant la tunique qu’on était allé lui chercher et se tourna vers le matelot des communications venant de parler. Il évita de grimacer, mais ce ne fut pas facile.
« A-t-il dit pourquoi ? demanda-t-il en achevant de passer le vêtement et en le fermant.
— Non, monsieur », répondit le matelot. Sa réponse prudente ne faisait que souligner le fait que chacun, à bord du Jean Bart, connaissait l’hostilité entre Byng et son capitaine de pavillon.
« Très bien. » L’amiral s’efforçait de conserver un ton froidement professionnel. Il gagna son fauteuil de commandement mais, plutôt que de s’y installer, fit pivoter l’écran vers lui et appuya sur le bouton d’acceptation.
« Capitaine Mizawa, dit-il quand apparut le visage de l’officier de la Flotte des frontières.
— Amiral, répondit Mizawa.
— Je suis un tout petit peu occupé en ce moment, capitaine, reprit Byng, aussi aimable que possible. Que puis-je pour vous ?
— Monsieur, je ne sais pas si le CO vous en a informé, mais le capitaine Zeiss détecte une cascade d’impulsions gravitiques.
— D’impulsions gravitiques ? répéta l’amiral sans inflexion.
— D’après les derniers rapports dont nous disposons, les Manties utilisent un système de communication supraluminique efficace sur des distances assez courtes. Système fondé sur les impulsions gravitiques.
— Je suis au courant, capitaine. » Un soupçon de givre se glissa dans le ton de Byng, en réaction à la patience qui vibrait dans la voix de Mizawa – comme si ce dernier avait expliqué la physique newtonienne à l’idiot du village. En particulier du fait que ces maudits mémos avaient abordé le même point.
Et maintenant ce salopard va prétendre qu’il m’en a averti en personne, hein ? songea l’amiral, amer.
« Oui, monsieur, je n’en doute pas, acquiesça le capitaine de pavillon, mais, ce qui m’inquiète, ce sont les rapports disant qu’ils auraient intégré la même capacité à leurs drones de reconnaissance. Voilà, à mon avis, ce que capte le capitaine Zeiss.
— Des drones de reconnaissance ? répéta lentement Byng.
— Oui, monsieur. Les contre-torpilleurs ont dû les déployer en arrivant. À présent, ces nouveaux vaisseaux s’y sont reliés et ils reçoivent des rapports nous concernant en temps réel.
— Je vois. »
Byng ne pouvait chasser l’incrédulité de son expression, bien qu’il parvînt à ne pas la laisser transparaître dans sa voix. Non, vraiment ! Il voulait bien admettre que les Manties disposent d’une forme de communication supraluminique de vaisseau à vaisseau – la DGSN l’avait plus ou moins confirmé – mais intégrer la même fonction dans un dispositif de la taille d’un drone de reconnaissance ? Même le lieutenant abruti de Mizawa n’avait pas suggéré ça ! Du moins, Byng ne le pensait pas. Soudain, il se demanda s’il n’aurait pas dû lire lui-même ces fameux mémos, plutôt que se contenter du résumé qu’en avait fait Thimár.
Il chassa cette pensée avec fermeté : il aurait amplement le temps de s’en préoccuper plus tard. Pour l’heure, il lui fallait se concentrer sur le problème le plus urgent, aussi essaya-t-il – vraiment – d’examiner sans passion l’affirmation saugrenue de Mizawa. Autant qu’il essayât, toutefois, elle restait exactement cela : saugrenue.
Les services de R&D de la Ligue expérimentaient cette même technologie supraluminique et, contrairement à beaucoup de ses confrères, il s’était fait un devoir de suivre les aspects non classés de leurs efforts. D’après eux, la seule réserve d’énergie qu’aurait exigée tout dispositif à impulsions gravitiques n’aurait pu tenir dans une plateforme de la taille d’un drone. Et c’était sans compter qu’il fallait, pour générer le signal, l’équivalent d’un noyau d’impulseur bien plus volumineux qu’aucun drone de reconnaissance.
« J’apprécie votre mise en garde, capitaine, reprit-il au bout de quelques instants, choisissant ses mots avec soin puisqu’il parlait au bénéfice des enregistreurs du pont d’état-major, mais je crains que les rapports concernant les transmissions supraluminiques par drone de reconnaissance n’aient été… disons exagérés par leurs rédacteurs. Comme vous le savez sûrement, nos propres chercheurs… (ce par quoi il entendait bien sûr ceux de la Flotte de guerre) ont étudié cette prétendue capacité des Manties. Ils estiment la chose possible, au moins pour des communications grossières, mais la bande passante qui serait nécessaire à faire relayer la moindre donnée utile par un drone de reconnaissance est hautement improbable. En outre, le coût énergétique et la masse du matériel limiteraient presque certainement cette technologie à des vaisseaux spatiaux.
— Je n’ai pas eu connaissance de ces rapports de recherche, répondit Mizawa, mais j’en ai lu d’autres, notamment… celui du commodore Thurgood. D’après eux, les Manties possèdent bien cette capacité. »
Une colère brûlante traversa Byng à cette référence évidente aux mémos du jeune lieutenant. Il faillit répliquer sèchement mais se contraignit à se calmer. La situation exigeait de la prudence, aussi pesa-t-il à nouveau ses mots.
« Je connais les rapports dont vous parlez. » Il permit à sa voix de se faire un peu plus sèche, son débit un peu plus rapide. « Je suis convaincu qu’ils sont pour le moins exagérés. »
Il croisa sur l’écran le regard de son capitaine de pavillon, dont il vit se crisper brièvement les mâchoires, les narines se dilater. Puis Mizawa secoua la tête.
« Je sais que beaucoup de gens le croient, monsieur, dit-il. C’était aussi mon opinion avant que je ne sois envoyé en Nouvelle-Toscane. Mais je ne croyais pas non plus aux taux d’accélération prêtés aux vaisseaux manticoriens. » Il considéra Byng sans ciller, défiant. Comme l’amiral se taisait, il continua : « Que les rapports sur leurs techniques supraluminiques soient exagérés ou non, monsieur, quelque chose produit les impulsions que reçoit le capitaine Zeiss et, quoi que ce soit, c’est assez furtif pour qu’on ne puisse pas le repérer, même avec les impulsions en question qui nous indiquent où chercher. Pour moi, il s’agit d’une plateforme de reconnaissance extrêmement perfectionnée.
— Vos inquiétudes sont dûment notées, capitaine. Merci de les avoir portées à mon attention. À présent, si vous voulez bien m’excuser, je crois qu’on a besoin de moi ailleurs. Byng, terminé. »
L’amiral coupa la communication avant que sa colère ne le poussât à gratifier Mizawa du savon que méritait son insistance irritante. Des drones de reconnaissance ! Les Manties avaient des taux d’accélération un peu plus élevés que ne l’avaient prévu les services de renseignement, soit, et peut-être encore quelques tours dans leur sac, mais tout de même ! La Ligue était la nation la plus avancée technologiquement de toute l’histoire. Mizawa croyait-il vraiment un « royaume stellaire » gros comme une tête d’épingle, qui se réduisait à un unique système encore quelques années plus tôt, capable de produire une communauté scientifique supérieure à celle des Solariens ? Dieu seul savait ce que cet homme allait trouver ensuite comme sujet d’inquiétude ! Des invasions de hordes dévoreuses de cerveaux venues d’Andromède, peut-être ? Ou bien une révolte meurtrière de tous les cockers de la Galaxie, décidés à dévorer leurs maîtres en commençant par les orteils ?
Byng grimaça à cette pensée, mais, vraiment, qu’attendre d’autre d’un commandant de la Flotte des frontières ? Surtout sachant qu’il s’était d’ores et déjà fait un ennemi mortel d’un amiral de la Flotte de guerre ? En fait, Mizawa ne croyait sans doute pas lui-même à ses prédictions alarmistes, mais cela n’avait pas de réelle importance. Il ferait à ce stade tout son possible – y compris prédire des catastrophes – pour le pousser à commettre une erreur. Après tout, déconsidérer son supérieur serait l’un des moyens les plus efficaces de se faire considérer. Par malheur pour lui, Byng connaissait par cœur les règles de ce jeu-là.
« Vous savez, monsieur, dit Aberu lentement, comme si elle n’appréciait guère ce qu’elle s’entendait dire, il est tout à fait possible que Mizawa ait mis le doigt sur quelque chose.
— Mon Dieu, Ingeborg ! s’exclama l’amiral, incrédule. Vous n’allez pas grimper dans le même train de paranoïaques !
— Non, monsieur, répondit vivement sa subordonnée, mais le CO m’a transmis la même détection d’impulsions gravitiques. » Elle désigna sa console d’un signe de tête. « Je vous accorde que l’idée d’intégrer un émetteur supraluminique à un dispositif de la taille d’un drone est ridicule, mais nous captons des impulsions et, malgré nos efforts, nous n’arrivons pas à trouver ce qui les produit. C’est ce que je voulais dire en me demandant si Mizawa n’avait pas mis le doigt sur quelque chose.
— Quoi que ce soit, ce n’est pas un drone de reconnaissance, trancha Byng, irrité. Même en supposant qu’ils aient trouvé le moyen de satisfaire les besoins en énergie puis réussi à fabriquer un dispositif capable de produire une bande passante valable, et qu’ensuite ils se soient débrouillés pour coincer ça dans un appareillage susceptible d’être intégré à un drone, d’où diable pourraient bien surgir ces trucs-là ? Les contre-torpilleurs manties n’auraient pas eu besoin de les déployer si près de nous, et ils n’ont en aucun cas pu le faire après qu’on a ouvert le feu sur eux ! Quant à ces Manties-ci, ils sont dans le système depuis moins de dix minutes. Quelle que soit la technologie de transmission dont ils disposent, qu’ils aient envoyé des drones de reconnaissance aussi près de nous en si peu de temps est impensable. Pas sans une technologie de propulsion supraluminique aussi, en tout cas, et j’aimerais bien qu’on me montre un système furtif capable de dissimuler une signature énergétique pareille à si courte distance !
— Oui, monsieur, c’est sûr », acquiesça Aberu en reportant son attention sur son poste.
« Ils devraient recevoir votre message initial à peu près maintenant, madame, dit le capitaine Edwards.
— Merci, Bill », répondit Michelle en interrompant une conversation à voix basse avec Lecter et Adenauer. Ayant souri à l’officier de com, elle se retourna vers son chef d’état-major et son officier opérationnel.
« Euh, amiral, on a… reçu une transmission discontinue des contacts. Elle vous est adressée, monsieur.
— Nommément ? interrogea Byng.
— Oui, monsieur », confirma le capitaine MaCuill.
L’officier des communications ne paraissait pas plus heureux que l’amiral. Ce dernier jeta un coup d’œil à Thimár… dont l’expression était aussi troublée que la sienne. Les Manticoriens ne pouvaient en aucun cas savoir qu’il se trouvait en Nouvelle-Toscane. D’ailleurs, ils n’avaient aucun moyen de savoir qu’une unité solarienne s’y trouvait. À moins que…
Un frisson le toucha au cœur quand la chaîne logique déjà suivie par Nicolas Pélisard passa dans son cerveau.
Que les Manties aient assemblé une force de cette taille et l’aient envoyée en Nouvelle-Toscane si tôt après la destruction de leurs contre-torpilleurs, surtout une force qui le demandait spécifiquement à son arrivée, ne pouvait s’expliquer que d’une seule manière. Il n’y avait pas eu trois mais quatre vaisseaux manties, ce jour-là. Il s’était écoulé tout juste assez de temps pour qu’un autre bâtiment, sûrement encore un contre-torpilleur, retourne à la base centrale de Fuseau et que ces renforts soient dépêchés en Nouvelle-Toscane. En outre, les autorités avaient dû prendre leur décision dans les heures ayant suivi l’audition du rapport de l’unité survivante et, pour qui connaissait la lenteur avec laquelle la Ligue solarienne déterminait sa politique, cette rapidité de réaction était presque aussi effrayante que tout le reste.
Et peut-être Mizawa et Ingeborg ont-ils raison, après tout, songea Byng, glacé. Je ne vois toujours pas comment on aurait pu intégrer un truc pareil à un drone de reconnaissance. Ça n’est tout bonnement pas possible… à moins de se servir d’une architecture dispersée. Des plateformes multiples, chacune incluant une petite portion du système ? Est-ce que ça pourrait être ça ? Mais, même en ce cas, comment est-ce qu’ils alimentent ces saloperies ?
Son esprit tournait à toute vitesse, envisageant les possibilités. Toutefois, la manière dont les Manties s’y prenaient n’avait pas grande importance. L’important était qu’ils pussent bel et bien avoir réussi, auquel cas les drones qui surveillaient le système n’auraient pas été déployés par les nouveaux venus : ils auraient été là depuis le début. Plus précisément, ils auraient été mis en place par le commodore Chatterjee à son arrivée. Et, pour peu qu’ils disposent d’un lien de communication à la vitesse de la lumière standard en plus de leur système supraluminique, ils avaient pu rapporter tout ce qu’ils voyaient au quatrième vaisseau, tapi dans l’ombre, sans que quiconque ne soupçonnât ni ne détectât quelque chose. Si bien que les Manties savaient précisément ce qui s’était produit trois semaines plus tôt.
« Eh bien, Willard, dit-il à MaCuill, sur un ton aussi léger que possible, je ferais mieux de m’informer de ce message, n’est-ce pas ? »
Cette fois, il s’installa dans son fauteuil de commandement. Il le laissa s’ajuster confortablement à lui puis adressa un signe de tête à l’officier de com.
« Allez-y, Willard.
— À vos ordres. »
MaCuill appuya sur un bouton. Un visage apparut sur l’écran de Byng, un visage qu’il avait déjà vu ; ses lèvres se pincèrent lorsqu’il reconnut le vice-amiral du Pic-d’Or croisé en Monica.
« Bonjour, amiral Byng, déclara froidement la Manticorienne. Je suis sûre que vous vous souvenez de moi mais, à toutes fins utiles, je suis le vice-amiral du Pic-d’Or, Flotte royale manticorienne, commandant de la Dixième Force, et je suis ici en réaction à votre attaque gratuite d’unités de la FRM dans ce système stellaire, le 25 octobre. Je fais spécifiquement référence à la destruction par vos soins des contre-torpilleurs Roland, Lancelot et Galahad, sous les ordres du commodore Ray Chatterjee, envoyés dans le but exprès de porter un message diplomatique du gouvernement de ma reine à celui de Nouvelle-Toscane. Nos capteurs nous ont fourni des enregistrements détaillés de cet événement. En conséquence, amiral, nous savons que nos bâtiments n’étaient pas même prêts au combat. Leurs bandes gravitiques étaient baissées, de même que leurs barrières latérales, et leurs batteries inactives. En clair, ils ne représentaient aucune menace pour vous, et leur personnel n’était pas même en combinaison souple au moment où vous avez ouvert le feu de sang-froid sur eux et les avez complètement détruits.
» Comme je suis sûre que vous le savez, cela constitue non seulement un lâche assassinat mais aussi un acte de guerre. »
Cette voix froide et précise marqua une pause, et Byng sentit ses muscles faciaux se figer. Si les Manties disposaient bel et bien d’enregistrements de l’incident, ils pourraient expliquer de manière très convaincante – du moins à quiconque ne s’était pas trouvé là, n’ayant pas l’expérience nécessaire pour replacer les événements dans leur contexte – que sa réaction avait été… injustifiée. Mais qu’un soi-disant officier général d’une petite spatiale néobarbare pisseuse ose accuser la Flotte de la Ligue solarienne de commettre un acte de guerre !
« Ni le Premier ministre, monsieur Alquezar, ni le gouverneur général, la baronne de Méduse, ne désire de nouvelle effusion de sang, continua l’amiral du Pic-d’Or. Mais ils manqueraient à leur devoir envers la reine s’ils ne prenaient pas les mesures les plus strictes pour établir clairement la responsabilité de ces actes, et s’ils ne demandaient pas des comptes à leurs auteurs. J’ai donc mandat de vous ordonner d’abandonner vos vaisseaux. Je n’exige pas leur reddition permanente à la Flotte royale manticorienne. Toutefois, vous les mettrez en panne, prendrez des dispositions avec le gouvernement néo-toscan pour transférer vos équipages, hormis le strict minimum, à la surface de la planète ; vous attendrez d’être abordés par des détachements de fusiliers royaux et de personnel de la Flotte royale qui prendront temporairement possession de vos bâtiments et de vos données tactiques, que vous n’effacerez pas des ordinateurs. Vos vaisseaux demeureront en ce système stellaire, sous contrôle manticorien, jusqu’à ce que notre commission d’enquête ait déterminé précisément ce qui s’est produit et qui est responsable du décès de centaines de Manticoriens. »
Malgré lui, Byng sentit ses yeux s’écarquiller d’incrédulité tandis que l’amiral débitait cette litanie d’exigences arrogantes intolérables.
« Le ministre spécial Bernardus Van Dort se trouve à bord de mon vaisseau amiral en tant que représentant direct du Premier ministre, du gouverneur et du gouvernement du Quadrant de Talbot. Il vous présentera une notification officielle récapitulant les points que je viens d’exposer. Il en présentera une similaire au gouvernement néo-toscan, l’informant que l’Empire stellaire de Manticore requiert sa coopération dans cette enquête, qu’aucune de nos exigences n’est négociable et que, si la Nouvelle-Toscane se révèle entièrement ou partiellement responsable de ce qui s’est produit, nous lui demanderons des comptes. »
Elle marqua une nouvelle pause, le regard aussi dur que l’expression, puis sa voix se fit encore plus cassante :
« J’atteindrai l’orbite de la Nouvelle-Toscane environ une heure et trente-cinq minutes après votre réception de ce message. Je requiers une réponse de votre part, acceptant mes conditions, d’ici au plus une demi-heure. Si vous choisissez de rejeter les exigences de mon gouvernement, je suis autorisée à me servir de la force afin de vous faire changer d’avis. Je n’ai pas plus le désir de tuer des Solariens que quiconque, amiral Byng, mais des Manticoriens ont déjà péri en ce système stellaire. Si vous me résistez, je n’hésiterai pas à employer toute la force nécessaire et à vous causer toutes les pertes requises pour vous contraindre à la docilité. J’attends votre réponse avant trente minutes standard à compter de cet instant.
» Pic-d’Or, terminé. »
« Oh, putain !
— J’allais le dire », fit Alesta Cardot avec aigreur à Maxime Vézien. La ministre des Affaires étrangères, un peu snob, aurait en temps normal jugé un tel langage choquant. Pour l’heure, elle avait toutefois d’autres soucis en tête, venant de visionner le message de Bernardus Van Dort – remarquablement semblable à celui de Michelle Henke à l’amiral Byng, à une petite variation près – destiné au Premier ministre.
« Ils savent que nous servons d’intermédiaires à Manpower, dit Vézien, maussade.
— Ils n’ont pas exactement dit cela, Max, corrigea Cardot. Ils ont dit savoir que Manpower se trouvait derrière les événements de l’année dernière et utilisait Monica comme intermédiaire. Ils pensent donc sans conteste que nous jouons le même rôle, mais ils n’ont pas dit qu’ils en étaient sûrs. »
L’expression du Premier ministre devait trahir ce qu’il pensait de cette coupe de cheveux en quatre sémantique. Son interlocutrice secoua la tête. « Réfléchissez, Max. Ils ont été très précis à propos des événements d’il y a trois semaines. Ils ont dit disposer de données de capteurs, savoir que les Solariens ont tiré sur leurs vaisseaux, et ils ont décrit le statut exact de ces vaisseaux au moment de leur destruction. Ce sont là des faits et ils les ont présentés comme tels. S’ils avaient la preuve que nous sommes dans la poche de Manpower, ils l’auraient dit.
— Très bien, ils ne le savent pas – pas encore, acquiesça Vézien, mais ils nous soupçonnent de toute évidence très fort. Si nous souscrivons à leurs exigences, toute enquête mettra à jour la preuve dont vous venez de parler. Et on sera baisés. »
Signe de sa tension, Cardot ne haussa pas même un sourcil devant ce choix de termes. Elle se contenta de secouer à nouveau la tête.
« Écoutez, vous m’avez demandé de réfléchir au moyen de convaincre les Manties que nous n’avons rien à voir avec la décision prise par Byng de détruire leurs contre-torpilleurs, non ? Eh bien, je pense que c’est la meilleure chance que nous aurons jamais.
— Et moi que c’est le meilleur moyen de leur prouver que nous avons bel et bien aidé à mettre le scénario en scène, même si nous n’en avions pas l’intention, renvoya Vézien.
— En cela, vous avez sûrement raison, acquiesça Cardot, mais vous négligez le point le plus crucial dans le fait qu’ils nous assimilent à Monica.
— À savoir ? demanda le Premier ministre, sceptique.
— À savoir, étant donné tout ce qui s’est produit dans l’amas et en Monica, qu’ils ont été très modérés dans les termes imposés aux vaincus. Si les Monicains avaient remis les croiseurs de combat solariens à Terekhov lorsqu’il le leur a demandé, je doute qu’un seul missile aurait été tiré. Je doute aussi qu’on aurait permis à Tyler de conserver ses vaisseaux, mais nul n’aurait été tué, ni d’un côté ni de l’autre, et sa flotte n’aurait pas été annihilée. Je crois qu’un des buts du message de Van Dort est de nous apprendre qu’ils n’ont pas envie de nous assommer plus que nécessaire. Ils ne nous aiment pas beaucoup, et nous ne nous en tirerons pas sans répercussions graves ni, sans doute, réparations douloureuses, mais je ne pense pas qu’ils nous imposent des sanctions destructrices s’ils peuvent l’éviter. Déjà, ils ne sont sûrement pas prêts à assumer ce qui se produira sur cette planète s’ils nous frappent si fort que le gouvernement s’écroule. Et je sais qu’ils ne veulent pas être considérés comme les conquérants impérialistes de la Nouvelle-Toscane – pas après avoir tant travaillé pour prouver à la Galaxie que l’annexion était le résultat d’une requête spontanée au sein de l’amas. Et vous avez mis tout à l’heure le doigt sur le point essentiel.
— Vraiment ?
— Vous avez dit que nous avons aidé à mettre en scène ce qui s’est produit ici, même si nous n’en avions pas l’intention. Le mieux que nous puissions espérer à ce stade, c’est prouver que nous ne voulions pas qu’une chose pareille arrive. Que nous l’admettions ou non, qu’ils en trouvent la preuve ou non, ils savent que nous travaillions pour Manpower. C’est une donnée, Max, et ils finiront par agir contre nous sur cette base, même si nous ne coopérons pas dès maintenant. Si nous voulons limiter les dégâts, nous ferions mieux de nous distancer de toute effusion de sang manticorien le plus vite possible. Quelles que soient leurs raisons de se montrer modérés, si nous ne parvenons pas à prendre cette distance-là, ils n’auront d’autre choix que d’élever les enjeux.
— Donc vous suggérez de capituler, c’est bien ça ?
— Je vous explique ce que seraient les conséquences de cette capitulation, répondit Cardot. En revanche, je n’ai pas à dire si elles sont acceptables ou non. C’est vous le Premier ministre, donc c’est vous que ça regarde, pas moi. »
« Dieu du ciel, murmura Aldona Anisimovna en achevant de visionner les deux messages que ses sondes plongées dans le système de communications néo-toscan avaient transmis à son yacht. Ça m’a l’air très désagréable, tout ça. »
L’excitation de participer au grand jeu la reprenait. Ses yeux luisaient d’une satisfaction mauvaise tandis qu’elle pesait les exigences manticoriennes. Les événements ne se déroulaient pas tout à fait comme elle l’avait prévu mais c’était rarement le cas. Même si ce n’était pas parfait, elle ne doutait pas que c’en fût assez proche pour produire les résultats escomptés.
Son analyse des joueurs en présence suggérait que les Néo-Toscans choisiraient sans doute de céder aux demandes qui leur étaient faites. C’était regrettable mais la rapidité de la réaction manticorienne rendait cette issue bien plus probable qu’elle n’aimait l’admettre. Cela dit, ce n’était pas non plus une surprise complète. Elle avait espéré disposer de plus de temps pour prendre la Nouvelle-Toscane dans les rets de l’Alignement et interdire à Vézien de regimber. Mais la destruction de la base spatiale avait plus choqué les Néo-Toscans que ne l’espéraient les concepteurs de la mission, et elle avait toujours estimé que les Manties réagiraient plus rapidement que ne s’y attendait Byng. Elle seule avait supposé dès le départ qu’ils seraient assez intelligents pour laisser un chien de garde près de l’hyperlimite, et le fait que nul, en Nouvelle-Toscane, n’ait rien détecté de tel n’avait pas entamé cette supposition.
C’était une des raisons pour lesquelles elle s’était retirée si tôt sur son yacht. Rester sagement hors de portée des autorités néo-toscanes en prévision d’une arrivée manticorienne précoce (et de tous les petits détails déplaisants qui s’y rattacheraient) paraissait relever de la simple prudence. De toute façon, elle avait toujours compté être à bord lorsque les Manties débarqueraient : pas question de se retrouver coincée là quand ils botteraient le cul de Byng et prendraient possession du système.
La seule véritable question qu’elle se posait à ce stade était de savoir si Byng allait se faire botter le cul aussi fort que l’espérait l’Alignement avant de s’incliner devant l’amiral du Pic-d’Or. Ce crétin n’avait sûrement encore aucune idée de ce qu’il affrontait. Étant donné son caractère et son attitude envers les Manties en général, il était peu probable qu’il s’exécutât avant d’avoir été convenablement… persuadé. Ce dont Pic-d’Or, Anisimovna en était sûre, se ferait un plaisir de se charger.
« Il est temps de partir, Kyrillos, dit-elle à son garde du corps.
— Bien, madame, répondit Taliadoros. Je vais en informer le commandant de ce pas.
— Merci », fit-elle avant de se laisser aller en arrière, de nouveau pensive.
Son yacht n’était nullement le seul vaisseau à quitter l’orbite néo-toscane. La nouvelle s’était déjà répandue dans les canaux d’informations publics, et aucun bâtiment civil n’avait envie de se trouver dans les environs si les militaires commençaient à échanger des missiles. Le poste de contrôle néo-toscan avait même ordonné aux civils d’évacuer l’espace entourant la planète à titre de mesure préventive. C’était là une autre raison pour laquelle Anisimovna s’était assurée de se trouver à bord et de faire tourner au ralenti les noyaux d’impulseur du « yacht ». Elle pouvait ainsi se mettre en route sans tarder, tout en restant dissimulée dans les broussailles des autres évacués.
Je me demande si la planète sera toujours à portée de nos capteurs quand le premier missile sera tiré, songea-t-elle. Sinon, dans un sens, je serai désolée de rater ça. Mais on ne peut pas tout avoir.